après le retour, le jeudi 21 février

Bonjour Chacune, Chacun,

Longtemps après le retour, il est étrange d’écrire sur le festival de danse qui a eu lieu il y a deux semaines, dans un autre monde – ou presque.

Pour ne pas oublier ce qui m’avait le plus marqué sur le moment, j’ai pris quelques notes : ce récit est rédigé à partir de cette matière.

Il s’agit du festival Tamadia mentionné dans un des mails précédents, qui aurait pu être une victime du shutdown aux Etats-Unis. Il a finalement eu lieu, avec une programmation réduite.

Rodrigue et Mossé nous déposent à la cérémonie d’ouverture : ils ne restent pas, il y a les pièces à mouler à l’atelier. Il y a un grand chapiteau en plein air dans l’espace public, la scène est l’espace central simplement en terre, les femmes des cours environnantes en ont profité pour sortir de petits étals où elles proposent arachides grillées, boissons, etc…..

C’est un mélange étonnant de bricolage bon enfant  et de solennité. Nous arrivons au moment de l’hymne national : c’est un moment grave, où chacun chante tous âges et fonctions confondues. Il est conclu par un vibrant ‘la patrie ou la mort’ scandé par les participants, le poing levé.

Un jeune homme plein d’énergie assure la présentation et les transitions. Il passe avec aisance du français au dioula, et se risque même à plaisanter en anglais. Le thème du festival est ‘danser pour résister, danser pour exister’, ce qui évidemment prend un relief particulier compte tenu de la situation au Burkina – qui vient d’entamer son rôle de présidence du G5 Sahel. Le slogan est ‘in ‘n’out dance’, que le présentateur fait reprendre au public plusieurs fois.

Le premier discours est celui des organisateurs.  Comme chaque discours qui suivra, il y a une litanie étonnante de personnes auxquelles un hommage est rendu en début de discours : organisateurs et financeurs bien sûr, la mairie qui donne également les autorisations et des moyens logistiques, jusque que là rien que de classique. Puis viennent les chefs coutumiers et religieux, les militaires et paramilitaires, ce qui est plus surprenant pour nous. Ils ont chacun des représentants au premier rang de l’assemblée.

Les organisateurs insistent sur l’importance de passer le relai , de s’assurer que l’existence du festival, des ses financements, de son organisation ne repose pas uniquement sur le créateur et qu’il lui survivra. Tout le monde semble d’accord sur l’importance de la culture comme élément de résistance en ces temps troublés. L’ambassade des Etats-Unis est représentée par la directrice de l’institut français, qui fait un discours pour tous les sponsors. Pendant ce temps, la banderole du festival qui n’était pas prête pour le premier discours d’ouverture arrive en arrière-plan, portée puis plantée en fond de scène.

Deux prestations de danseurs traditionnels ponctuent l’ouverture : un groupe de ‘vieux’, un groupe de jeunes. L’énergie caractérise ces derniers : des percussions très présentes, des chorégraphies collectives, et des performances individuelles impressionnantes où les danseurs semblent beaucoup s’amuser : flips, cabrioles, roues, saltos… on voit bien comment se passe l’apprentissage : ceux qui connaissent le mieux les parties collectives de la chorégraphie sont devant, et les autres suivent avec plus ou moins d’approximations et de décalages. Le 4ème adjoint au maire, délégué à la culture, ira un moment sur scène pour danser quelques pas et sera très applaudi.

Le programme était prévu  avec des manifestations dans plusieurs villes, et à la maison d’arrêt de Bobo Dioulasso. Finalement, seules les manifestations sur cette place sont maintenues. Chaque soirée est en deux parties : une première partie avec 3 spectacles de danseurs professionnels qui proposent des danses contemporaines au vocabulaire fort différent de celui que la plupart des spectateurs connaissent, et une seconde partie de scène ouverte.

Comme je n’aime pas courir en début de soirée, où je retrouve Awa ou Pauline, j’arriverai toujours à la fin du dernier spectacle de la première partie. La première fois, la danseuse se dévêt sur scène, finissant en short et soutien-gorge. Le public réagit fortement, probablement déconcerté par cette nudité inhabituelle.

Pour la deuxième partie, le public est très jeune, massé en plusieurs rangées et souvent debout autour de la scène. La première soirée, je viens avec Awa. Elle veut absolument être assise : elle se saisit d’une chaise, fend les premières rangées de jeunes gens, fait se déplacer plusieurs personnes pour installer la chaise. Pendant ce temps, sur scène, la danseuse court dans un cercle de couteaux jusqu’à l’épuisement. Euh Awa, on peut attendre la fin du spectacle pour s’installer ? Ah bon pourquoi ? eh bien , pour la danseuse qui nous propose sont travail sur scène …. Je serais bien rentrée sous terre…

Il y a deux acteurs majeurs pour la scène ouverte : un monsieur Loyal, qui annonce les artistes et propose des compétitions de danse ou de chant, et un monsieur Ordre et Sécurité, équipé d’une matraque, et aussi baraqué que le premier. Le premier soir il y a un homme visiblement très alcoolisé qui veut être de tous les spectacles. Il est ramené avec plus ou moins de délicatesse et toujours avec fermeté dans le public, et revient toujours sur scène. Chacun s’en accommode avec plus ou moins d’aisance ou de détachement.

Il y a des artistes qui commencent à se faire un nom, et beaucoup d’adolescents – des garçons –  qui chantent du rap. C’est souvent du play-back de morceaux connus du public. Si la régie a du mal à faire passer le morceau, pas grave : ils font ça en ‘free style’, comprenez a capella.

Un duo d’hommes jeunes, manifestement rompu à la scène, chante en Dioula. Awa se lève, et va danser entre eux. Sa danse est simple, elle est juste ‘là’. Lorsque je lui demanderai pourquoi elle a choisi de danser, et pourquoi à ce moment-là, elle explique : c’est une chanson sur les ‘Donso’ – chasseurs traditionnels – et son mari est donso. Et on parle de Coulibaly dans la chanson, et ma grand-mère est Coulibaly – c’est un nom de famille. Cela n’étonne personne, ni les chanteurs ni le public. Il y aura d’autres prestations où un spectateur viendra partager la scène un moment avec ceux dont c’est le moment.

Quand le public n’aime pas la proposition, il scande ‘Descend , descend’ et il faut quitter la scène. C’est là qu’intervient monsieur Loyal si le perdant refuse de comprendre la sanction du public.

Il y a aussi beaucoup de mise en compétition de danseurs, et c’est toujours le public le juge final. Monsieur Loyal demande 4 danseurs : il y en a 10 sur scène. Monsieur Loyal demande 4 danseuses : personne. Et pourtant l’assemblée est pleine de filles. La seconde soirée, il rythmera une compétition entre des duos de danseurs et danseuses, et c’est la seule fois où je verrai des filles sur scène. Les corps sont très collés l’un à l’autre, les danseuses souvent très lascives. L’art de remuer les fesses doit être un critère important de jugement de la danse des filles : quand c’est leur moment solo, elles tournent le dos à la scène. C’est très surprenant de voir cela en pleine lumière, comme une irruption dans une intimité exposée.

Voilà ce qui me reste en mémoire de ces soirées du festival à la belle étoile, le dernier épisode de ces envois sera la recette de la patine en bronze.

 

Bises et ou amitiés