le jeudi 31 janvier

Bonjour Chacune, Chacun,

un ‘enregistrer’ au lieu de ‘enregistrer sous’ malheureux, et voilà un
épisode de perdu …
j’y parlais fabrication de l’attiéké, mariage, et école – parce qu’ici
aussi, on se demande quelle est la meilleure réponse à apporter aux
violences à l’école : depuis plusieurs jours, les enseignants sont en
grève à cause d’un père violent qui a mis KO deux d’entre eux.

tant pis, voici donc l »épisode qui suit :

Hier soir, tard, Awa vient me trouver : viens chez nous, mon mari joue
du xylophone et il chante. Comment résister à une telle invitation ?
d’autant plus que je me battais avec mon ordinateur pour changer le
mot de passe par défaut du réseau et que je n’arrivais pas à me
reconnecter. Je suis donc Awa : la cour est grande. il y a un abri
avec 2 bœufs, des chèvres, et une grande terrasse éclairée par un
néon. Dehors, en plus du mari d’Awa, il y a des femmes adultes, des
jeunes femmes et jeunes filles, 3 petits enfants et un bébé dans les
bras de sa maman. Comme le mari a des co-épouses, et que cela fait
souffrir Awa, je ne demande pas qui est qui.
C’est un xylophone à 2O lames, qui doit faire environ 1m40 de long. Je
trouve le son très agréable, à la fois doux et sonore. J’apprendrai
plus tard dans la soirée qu’il est désaccordé ; en effet, sous chaque
lame de bois il y a une calebasse entière trouée, avec de la toile
d’araignée sur le trou. Les sons sont produits par l’ensemble lame de
xylophone-calebasse. les toiles d’araignées contribuent à définir la
note. Une des petites filles – toute petite, qui ne parla pas encore
beaucoup – a voulu faire du nettoyage et a ôté toutes les toiles
d’araignées. Il faudra réaccorder la calebasse en remettant de la
toile !
Le mari d’Awa joue un nombre incroyable de mélodies, passe de l’une à
l’autre et d’un rythma à un autre avec beaucoup d’aisance. Ce qu’il
chante est manifestement improvisé : des comptines, pour les tous
petits – maman a donné du ait, maman a donné de l’eau, maman a donné
du chocolat …. Et d’autres chants où j’entends le mot ‘toubabou’
revenir régulièrement – la blanche, en dioula, on doit parler de moi.
Les enfants dansent, et Awa m’incite à les rejoindre. Là encore la
petite fille se met immédiatement à mon diapason. Comme de temps en
temps elle ôte son bonnet, secoue sa jupe – 2 volants de gaze et de
satin s’il vous plaît -, je joue à établir un dialogue avec elle en
reprenant ses gestes … adaptés – je n’ai pas de bonnet. Cela la
déconcerte et fait beaucoup rire les adultes. De temps en temps, le
petite fille interrompt sa danse pour aller faire un câlin au bébé.
Les chants et la musique s’arrêtent. Nous parlons des problèmes de
réseau, du travail dans l’atelier des bronziers,… et la conversation
arrive sur la situation difficile au Burkina, largement aggravée par
les problèmes de sécurité. Le mari d’Awa est un donzo – chasseur
traditionnel. Il me dit être responsable de la cellule locale
anti-terroriste. Il partage partiellement une analyse que j’ai écoutée
sur le net, faite par un philosophe malien : les affrontements entre
peuls et dogons, qu’ils soient au Mali ou au Burkina, sont crées de
toutes pièces par des personnes extérieures à ces communautés. Il ne
partage par contre pas le point de vue sur l’origine de ces
mercenaires : pour le philosophe Malien, ces mercenaires viennent de
Côte d’Ivoire. Il y a là-bas de nombreux hommes désœuvrés, et sachant
utiliser des armes après la guerre civile. Ils seraient armés par
Blaise Compaoré, le président déchu et réfugié en côte d’Ivoire. Pour
ce chasseur, les hommes armés qui viennent tuer Dogons et Peuls sont
des ex-membres de l’armée Burkinabé – plusieurs centaines, quand même
! – , démis de leurs fonctions après un complot contre Blaise Compaoré
qui a été déjoué. Ils n’ont pas été autorisés à réintégrer l’armée à
la chute de celui-ci. Ce sont aussi des hommes de guerre. Ils se
seraient associés aux membres des groupes islamistes et des Touaregs
qui ont pris le contrôle du nord du Mali.
Je me souviens d’une analyse faite par un général américain sur la
guerre en Afghanistan : qui a intérêt à ce que la guerre s’arrête ?
qui à ce qu’elle continue ? si la balance penche trop fort vers le
deuxième plateau, il n’y a aucune raison que cela s’arrête. Et tant
pis pour les populations civiles.
J’avais été intriguée lors d’un voyage précédent par la survivance des
structures sociales très anciennes avec des rois, des chefferies, et
par l’articulation entre ce qui appartient à l’état nation  –
gouvernement, président élu, parlement, communes et mairies …et ces
structures. Oui, ces structures sociales sont très anciennes. Elles
sont continué à vivre pendant la période coloniale. Il me parle de
‘l’état dans l’état’ : la plupart des hommes et femmes politiques de
carrière sont issus de ces familles de pouvoir. Il sont dans le
gouvernement les relais des points de vue et des décisions prises par
les chefs des chefferies, ou les rois. Toutes les chefferies n’ont pas
choisi cette stratégie pour noyauter le pouvoir : ainsi, à Bobo, les
chefs traditionnels ont choisi de ne pas se mêler de politique. Cela
leur permet de garder leur indépendance, et leur neutralité, et qu’ils
se soucient du bien commun plutôt que de la fidélité à un parti.
D’après lui, cela contribue aussi à éviter que les problèmes de
terrorisme ne gangrènent aussi la région de Bobo jusqu’ici plutôt
épargnée.
Un peu d’espoir pour une parcelle d’espace en paix, donc….
Il est tard, je demande à rentrer : il me raccompagne jusqu’à la
porte, et Awa jusqu’à la maison – à 300 mètres. Je recommence la lutte
interrompue avec l’ordinateur, et je vainc.

Bises et ou amitiés